#3 Histoire de Vouvray, Tuffeau et Cailloux.

Carte de 1907 - Monographie de Vouvray et de son vignoble.

Carte de 1907 - Monographie de Vouvray et de son vignoble.

Dès le Moyen Âge, les moines ont eu une grande influence dans le développement du vignoble de Vouvray, comme d’ailleurs dans de nombreux vignobles français. C’est grâce à une série de décisions et de personnages influents que les vins de Vouvray ont rayonnés en France puis à l’étranger. Pour comprendre pourquoi et comment les vins ont acquis cette notoriété, il faut revenir longtemps en arrière.

Vouvray est un village situé en bordure de la Loire, à l’Est de Tours et à 200 Km au Sud de Paris. Au Moyen Âge, de nombreux rois ont fait construire des châteaux dans la région. Situé à quelques encablures de Vouvray, le château d’Amboise à la particularité d’avoir été le château du roi de France pendant de nombreux siècles. Le vin de Vouvray était donc bu par le roi, clairement un individu avec beaucoup d’influence sur la cour et la bourgeoisie de l’époque.

La ville de Tours, proche du vignoble de Vouvray, fût aussi temporairement la capitale de la France, ce qui amena la bourgeoisie française dans la région. Au XVe siècle, suite à l’abolition du droit de “banvin” qui permettait au seigneur de vendre son vin avant tout le monde, la bourgeoisie s’établit dans le coin, développant grandement le vignoble. Ces privilèges s’arrêteront en 1789 avec la Révolution Française et la redistribution des terres aux paysans. Jusqu’à cette période, le vin était réservé pour le clergé et les riches essentiellement. Les paysans buvaient un jus acide, de mauvaise qualité, fabriqué avec le raisin déjà pressuré qui s’appelait la piquette. Par la suite, le vin devient plus accessible au peuple et aux ouvriers, qui en buvaient pour se donner du courage en effectuant des travaux pénibles.

À cette époque, le commerce du vin était principalement fait par voie fluviale, un moyen de transports beaucoup plus sûr que les routes. La Loire qui est le plus grand fleuve de France a beaucoup contribué à l’essor des régions viticoles françaises. Elle servait à acheminer les barriques jusqu’à destination car le vin n’était pas embouteillé, il était vendu tel quel à la "pièce” transporté sur des gabarres, un bateau spécialement construit pour le transport des marchandises sur le fleuve.

Gabarre sur la Loire, Crédit : tuffeau.com

Gabarre sur la Loire, Crédit : tuffeau.com

Si l’on parle de l’export, c’est seulement au XVIIé siècle que les Anglais et les Hollandais commencent à s’intéresser aux vins de Vouvray. En Angleterre, Henri II Plantagenêt, lorsqu’il devient roi d’Angleterre contribue à la notoriété des vins de la région en les servant à la cour, une tradition qui se perpétuera par la suite. Les grands navigateurs de l’époque, les Hollandais étaient aussi présents en France grâce à leurs connaissances dans l’assèchement des marais. Vu qu’ils aimaient bien boire aussi, ils participèrent à la renommée des vins à l’étranger en les transportant depuis le port de Nantes vers les pays du Nord.

Le phylloxera, un insecte cousin du puceron débarque le 4 juillet 1882 à Noizay chez Madame Baratin, il décimera une partie du vignoble entraînant un arrêt de son expansion, les années suivantes furent difficiles pour la région. Afin de limiter les fraudes et protéger les vignerons, l'appellation d'origine contrôlée (AOC) «Vouvray » est crée le 8 Décembre 1936.

L’AOC est située sur 8 communes autours de Vouvray, en Indre de Loire (37): Chançay, Noizay, Parçay-Meslay, Reugny, Rochecorbon, Tours-Sainte-Radegonde, Vernou-sur-Brenne, Vouvray. C’est en quelque sorte la première définition du "terroir” qui définit un lieu, une place suivant les caractéristiques d’un sol, d’un climat avec le savoir et les connaissances de l’être humain acquises au fil des siècles.

Cave creusée dans le tuffeau chez Florent Cosme, Noizay

Cave creusée dans le tuffeau chez Florent Cosme, Noizay

Le Chenin Blanc est aussi appelé le Pineau de la Loire ou Plant d’Anjou. Il est le cépage majoritairement planté sur les 2200 hectares de l’appellation avec une infime partie de Menu Pineau ou Orbois, pratiquement plus utilisé. Quelques rangs de cépages rouges plantés ici et là, servaient à faire un peu de vin rouge pour la consommation des vignerons. Le Chenin est un cépage très versatile qui suivant sa date de récolte peut donner des vins pétillants, mousseux, tranquilles, secs, moelleux, liquoreux sur ce sol typique et unique de tuffeau. Le tuffeau présent sur les bords de Loire et de ses affluents est une pierre calcaire à grain fin, très tendre et poreuse. Il est le résultat d’une lente et longue transformation de sédiments en roche par cimentation de particules fossiles entre elles réalisé à la période du Turonien du Crétacé supérieur.

Par-dessus le calcaire du tuffeau s'est constitué un sol d'argiles à silex, un mélange d’argile et de silex appelé “perruches”. Un sol acide qui a la particularité de garder la chaleur pour donner des vins au caractère minéral avec un bouquet particulier. Si le mélange est argilo-calcaire alors on l’appelle "aubuis” un sol moins profond qui se réchauffe plus vite et donne en général des vins plus puissants, souvent moelleux ou liquoreux. Plus haut sur le plateau, les vignes plantées sur les terres plus profondes et aussi plus riches en limons, donnent des rendements généreux, propices à la production de mousseux et de pétillants qui représentent plus de la moitié de la production de l’appellation.

Le meilleur terroir de l’appellation est la première côte qui est un coteau parallèle à la Loire exposé plein Sud. Sur cette pente, le tuffeau est omniprésent, le sol est moins profond et les vignes poussent sur le cailloux comme on dit. Un sol qui à la faculté de conserver l’eau et d’agir comme une éponge. Une réserve idéale pour la vigne qui peut puiser l’eau en cas de sécheresse et éviter le stress hydrique. Ces terroirs pourraient être définis comme les grands crus de l’appellation, les plus connus s’appellent le Haut-Lieu, le Mont ou le Clos du Bourg, ils appartiennent au mythique Domaine Huet.

De nos jours, le problème majeur reste les effets du changement climatique sur la vigne. Des vignes dont les bourgeons débourrent plus tôt avec les premières chaleurs, exposant les vignes aux gelées printanières. Les fortes chaleurs de l’été donnent des raisins avec une concentration en sucres plus importante et une chute de l’acidité. La date de vendange reste une décision cruciale pour réaliser des vins digestes et sapides. Des défis importants auxquels les vignerons cherchent des solutions, en adaptant le travail à la vigne à cette réalité. La taille de la vigne sur les parcelles qui gèlent le plus est effectuée en dernier pour que les bourgeons sortent plus tard, la vigne est aussi moins effeuillée afin de protéger les grappes du soleil. Une chose est certaine, dans les prochaines décennies les AOC vont devoir s’adapter à ce dérèglement en assouplissement le cahier des charges. On verra aussi certainement de nouveaux cépages autorisés, plus tolérants à la sécheresse et moins gourmands en eau.

La majorité des châteaux de la Loire et des maisons locales ont été construits avec du tuffeau, laissant dans le sol des cavités souterraines qui servent désormais de caves à vins et pour les plus grandes de champignonnières. Ces caves humides ont une température constante de 11 à 14 degrés suivant leur profondeur, été comme hiver. Elles sont parfaites pour élaborer, conserver et élever les vins.

Argiles à silex “perruches” sur la parcelle La Motte à Noizay, Florent Cosme.

Argiles à silex “perruches” sur la parcelle La Motte à Noizay, Florent Cosme.

En 2000, le Val de Loire rentrait dans le patrimoine mondial de l’UNESCO. Un classement qui rend hommage à la Loire et célèbre la qualité du patrimoine culturel et architectural, ses châteaux et ses villes historiques. Les hommes, les femmes, le tuffeau et la vigne aussi.

« Le vin doit avoir la tête de l’endroit où il est né et les tripes de celui qui l’a fait ! »
Jacques Puisais

Sources :

-Discussions avec Florent Cosme, vigneron en Agriculture Biologique à Noizay sur l’appellation Vouvray.

- vouvraypatrimoine.fr

-Craie tuffeau et cavités troglodytiques du Val de Loire,Pierre Thomas, ENS Lyon - Laboratoire de Géologie de Lyon

-Samuel Leturcq, Adrien Lammoglia. La viticulture en Touraine (Moyen Âge-XXe siècle). Dynamiques spatiales et commerciales du vignoble. Histoire et sociétés rurales, Association d’histoire des sociétés rurales/Presses Universitaires de Rennes, 2018.

- Précis de viticulture, Pierre Galet.